« les communs urbains : processus de transformation des territoires ? »

Nous avons souvent de la Ville une représentation linéaire, à plat, que symbolisent les zones d’activités, les zones industrielles, les « grands ensembles » et les sièges administratifs. La conception même des villes, y compris les villes nouvelles dans les années 70, s’organise entre poubelle et Hausmann. Du propre, de l’hygiène, clean et fonctionnel.

Avec l’émergence du droit à la ville (voir les arguments de Jacques Donzelot à ce propos) et les conférences habitat II et III et la montée du fait métropolitain, ce sont les usages qui ont impacté l’évolution de la ville. Toutes les meilleures tentatives de faire une ville idéale ont été dépassées, détournées, embolies par le réel, par l’usage concret au quotidien qu’habitant.e.s, salarié.e.s , chalands et administré.e.s ont fait de LEUR ville. Or le temps c’est d’abord des usages.

A la ville physique, du hard, du matériau et des immeubles, s’est super posée une ville des circulations, aux horaires différenciés, aux mobilités transverses, aux appropriations diverses et parfois contradictoires. La ville des jeunes n’a ni le même rythme ni la même fonction que celle des retraités. Celle des migrants se heurte à celle des salarié.e.s (moins d’un tiers des dionysien.ne.s actifs vivent et travaillent dans leur ville). Saint-Denis, c’est 110 000 habitant.e.s, 172 000 salarié.e.s dans le bassin d’emploi proche, 60 000 voyageurs à la gare centrale (et il y en deux autres) ; 30 000 chalands au marché le dimanche. Bref 350 000 personnes « font » au quotidien cette ville.

C’est pourquoi, en parlant de la « démocratie du sommeil », Claire Villiers, militante progressiste et ancienne vice-présidente de la région IdF pointait le fait que celles et ceux qui votaient, décidaient de la vie de la cité étaient pour l’essentiel celles et ceux qui y dormaient, point qui y vivent.

La multiplication des mobilités conjuguée à la parcellisation des séquences de travail, dans des emplois de plus en plus précarisés élargit encore cette distorsion entre la ville physique et la ville réelle. Deux exemples : Un grand nombre d’achats sont effectués par celles et ceux qui travaillent à proximité de leur lieu de travail ou sur le trajet. Voir l’aménagement des gares multimodales. L’évolution même de la fiscalité locale a décroché la richesse produite dans la cité du financement de son contrat social.

La numérisation, l’explosion des phénomènes smartphone, portables, domotique et bureautiques de toutes sortes surajoute à ces villes , physique et réelle, du hard et du mouv’, une dématérialisation des fonctions urbaines. L’essentiel des démarches administratives (privées ou publiques) est désormais accessible par internet ou l’ordinateur. Parfois de façon exclusive (tant pis pour la fracture numérique). La suppression du papier s’accompagne d’un délitement de la proximité. On fait le 3949 pour pôle emploi ; on ne connaît pas la tête de son conseiller !

Cette « ville numérique », qui produit des data en profusion et de la chaleur (ici, au Maroc ou en Indes) dont ne sait que faire, a de multiples connexions, depuis les drive de votre hyper préféré, au paiement « sans contact » de votre titre de transport ; Je suis physiquement ici mais numériquement ailleurs, Facebook me branche sur le dernier attentat, mes courriels me suggèrent médicaments et bonnes affaires. On convoque une manif par les réseaux sociaux.

Dans les études chonotopiques, nous montrons comment la ville physique se subit des distorsions selon l’accessibilité de tel ou tel service, selon les quartiers, selon les heures.

De la même façon la cité aujourd’hui ne s distord-t-elle pas  ses diverses activités ajoutent aux distorsions temporelles de l’espace des ressacs immatériels dans l’espace urbain, dans l’espace de vie(s).

Qu’est-ce que réduire les distances et les temps ? densifier ?

La question même des tiers lieux, des territoires temporaires et des friches, tout espace improbable dans un plan cadastral établi, interroge cette multi construction de la cité, la « nébulisation » de l’aire urbaine.

Voici qui nous renvoie aux communs.

Si nous voulons éviter un éparpillement des usages, des temps, soudoyant la multifonctionnalité des lieux et le « détournement » des espaces publics, n’est-ce pas dans la définition et l’élaboration de communs que nous pourrions trouver les voies d’un usage partagé de la ville ?   Comment faire de l’aléa non un ennui mais un  imprévu stimulant ?

Toutes ces réflexions ont nourri l’action engagée à Saint-Denis et dans d’autres villes.

Quelques aspects très concrets, illustrant 3 questionnements (de quoi s’agit-il ? quels communs ? comment cela redonne du temps à la ville):

– le bureau ou l’espace des temps

– aménagement et temporalités

– bibliothèques : usages et horaires

– modes de garde de la petite enfance

– après la ville industrielle et ses rythmes, quels rythmes urbains ? animer l’espace public (commerces, marchés, culture, espaces de jeux, squares)

– saisonnalité et nature en ville : transhumance, poulailler, jardins,

(sur le rapport Humain/nature, la finitude de la planète ne nous incite-t-elle pas à repenser notre posture ? Voir « pieds nus sur la terre sacrée »…)

– le ‘pont commun’  à la Plaine Saint-Denis.

– Quant à la méthode on n’insistera jamais assez sur la « concertation » ; « tables quadrangulaires », démocratie locale ou participative. Rien dans les temps de la ville ne peut réussir sans ce travail commun, de diagnostic, de propositions, de préfigurations et d’évaluations partagées.

– Un dernier mot sur l’action publique : ne pas chercher à tout prévoir, organiser, « canaliser » dans et par l’aménagement et l’urbanisme. Laisser des usages pouvoir prendre place, marquer leurs temps, faire la ville. Gouverner c’est (aussi) prévoir. Mais les pouvoirs publics n’ont pas vocation à tout maîtriser.

Laissons vivre le mouvement et les temps !

Patrick VASSALLO, Saint-Denis le  21 juin 2017  

patrick.vassallo@ville-saint-denis.fr     

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Référence:

Dominique Royoux et Patrick Vassallo (dir.), Urgences Temporelles…

temporalites.revues.org/2852

L’ACTION PUBLIQUE FACE AU TEMPS DE VIVRE

Collection : « Le Présent Avenir »

Auteur-e(s) : Dominique Royoux, Patrick Vassallo

Parution :

Octobre 2013

Pages : 300

Format : 150 x 210

ISBN : 978-2-84950-368-3

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_46_iprod_548-urgences-temporelles.html