Lundi 27 mai 2019

Discours de Vincent Huet, Maire-adjoint

Monsieur le maire, cher Laurent,

Chère Zaia Boughilas, Maire-adjointe en charge des Anciens Combattants,

Chère Raphaële Serreau, Maire-adjointe en charge de la Mémoire,

Mesdames et Messieurs les responsables d’associations d’anciens combattants,

Mesdames et Messieurs,

Cher-es ami-es,

Cher-es camarades,

Saint-Denis n’est pas une ville comme les autres pour commémorer la création du Conseil National de la Résistance et honorer Jean Moulin. Car le CNR, Jean Moulin et Saint-Denis ont une vocation commune.

Ce jour n’est pas non plus un jour comme les autres, lendemain d’un bien triste constat. Les héritiers directs des assassins des heures les plus sombres du continent progressent partout, se nourrissant du désespoir fabriqué par d’autres qui continuent à mettre en pièce ce qu’il faut considérer non pas comme les « acquis » mais bien comme les conquis, c’est-à-dire les conquêtes qui figuraient au programme du Conseil National de la Résistance.

En ce lendemain d’élection européenne, ils prennent un sens plein et entier les mots de la résistante et militante antifasciste de toujours (elle que l’on pouvait encore croiser dans les rangs de Ras l’front à la fin de son extraordinaire vie) Lucie Aubrac, « Le verbe Résister doit toujours se conjuguer au présent ». Aucune ville n’a mieux compris ce message que Saint-Denis. Aujourd’hui encore, Saint-Denis résiste. Saint-Denis est toujours une terre de résistance. Et comme le CNR et Jean Moulin, Saint-Denis a pour mission de rassembler et structurer les nouvelles formes de Résistance.

Déjà durant l’Occupation, les Dionysiennes et les Dionysiens ont pris une part active à la Résistance. L’inauguration des stèles de ce matin nous a rappelé leur identité : Ernest Duluc, Jeanine Silvestre, Louis Royer, Ange Marivin, et tant d’autres… Tous ces noms font partie de l’immense foule de Françaises et Français nés ici ou ailleurs, d’immigré·e·s, sorti·e·s de l’ombre de l’Occupation. Elles et Ils vont s’organiser, le CNR va les rassembler. Un acteur de premier plan de ce rassemblement, c’est justement le maire communiste de Saint-Denis, Auguste Gillot, qui siègera au CNR.

Aujourd’hui, le CNR nous apparait comme une évidence. Rien n’est moins vrai. 

Il y a 76 ans, en ce 27 mai 1943, la nuit tombe, lente et incertaine. 19 silhouettes sorties de l’obscurité ont rendez-vous au 1er étage d’un petit appartement du 48 de la rue du Four. Dans ce Paris sous le joug nazi, nul ne sait encore à quel point la soirée est décisive. Le salon est minuscule et la table est trop étroite. Les portes restent ouvertes, au cas où il faudrait fuir. En bout de table, un préfet dans la fleur de l’âge, nommé Jean Moulin, les a rassemblés sur mandat du Général de Gaulle pour fonder le Conseil National de la Résistance.

Parmi eux, Pierre Villon, André Mercier, Georges Bidault, Joseph Laniel… Issus des principaux partis politiques opposés au nazisme, représentants syndicaux, ils écoutent, proposent, échangent. Après deux heures de délibération, ils choisissent Jean Moulin comme Président et adoptent l’appel du Général de Gaulle à l’union nationale, au barrage contre le fascisme, à la libération immédiate et à l’élaboration d’un programme.

Le CNR aurait pu être un échec. Déjà, une première tentative avait échoué en 1942. Les anciens et nouveaux partis politiques de l’époque, désavoués par l’opinion publique, repliés sur eux-mêmes et trop occupés à comparer leurs faiblesses respectives, n’étaient pas encore prêts.

Le CNR aurait aussi pu s’arrêter net lorsque Jean Moulin est arrêté le 21 juin 1943. L’alliance sacrée qu’il a contribué à créer, Jean Moulin va la protéger en la payant de sa vie. Trahi, arrêté, torturé, ses dernières semaines sont un martyr inouï. Son visage, celui d’un « pauvre roi supplicié des ombres » selon les mots d’André Malraux, restera pour toujours celui du« silence victorieux » et de l’honneur. C’est le sens de la stèle qui nous regarde.

Le CNR doit aussi sa réussite à la dimension programmatique de sa création. Le programme, nommé Les Jours Heureux, fait qu’il n’est pas une alliance de circonstances. Tous les membres du Conseil partagent le projet commun d’une transformation profonde de la société française.

Ce programme a été détricoté par des dizaines d’années de libéralisme croissant et de privatisation des biens communs. A l’heure où le néo-libéralisme triomphe en Europe et en France, plusieurs réformes du CNR trouvent aujourd’hui un écho particulier, je cite :

  • « séparation de la presse et des forces de l’argent »
  • « sécurité sociale et retraites pour tous »
  •  « nationalisation de la Banque de France, des grandes banques de dépôts et compagnies d’assurance   »
  • « nationalisation des usines automobiles, du gaz, de l’électricité »…

Alors que nous croyons commémorer aujourd’hui le Conseil National de la Résistance, c’est en fait lui qui se rappelle à nous, chaque jour, dans la bouche des résistants de la France d’aujourd’hui. Gilets jaunes, agents des fonctions publiques d’Etat, hospitalière et territoriale en grève, parents et enseignants en lutte contre la loi Blanquer, exilé·es venu·es de la Méditerranée et de terres lointaines, mères de famille -notamment isolées- mobilisées pour leur quartier… Elles et ils sont déjà autant de résistantes et de résistants cherchant à passer de l’ombre à la lumière. Saint-Denis, comme le CNR en son temps, doit aujourd’hui s’indigner et se rassembler pour imaginer Les Jours Heureux de demain.

Cette année est aussi le 80e triste anniversaire de la victoire temporaire du fascisme en Espagne, après trois années de combats héroïques des combattant-es antifascistes, dont des Dionysiens tels que parmi d’autres, Paco Angel.

Et parce que la séquence que nous évoquons aujourd’hui à travers la mémoire de Jean Moulin fut le moment paroxystique dans l’horreur et dans l’héroïsme d’un affrontement commencé des décennies plus tôt et qui, avec Lucie Aubrac il faut en avoir pleine conscience, se poursuit depuis.

Je conclurai par ces mots, passés du castillan à la langue universelle du camp du peuple et malheureusement toujours d’une brûlante actualité… ces mots qui ont la force de conjuguer au futur, par-delà toutes nos défaites temporaires, notre détermination : No passaran !

Je vous remercie.